A tout bra correspond-il un ket?

Si à tout ket correspond un bra, nous allons voir sur deux exemples choisi dans $ \mathcal{F}$ , qu'on peut trouver des bras auxquels ne correspondent pas de kets. Nous montrerons ensuite pourquoi cette difficulté n'est pas gênante en mécanique quantique.
(viii)
Contre-exemples choisis dans $ \mathcal{F}$

Nous raisonnerons pour simplier à une dimension.

Soit $ \xi_{x_0}^{(\varepsilon)}(x)$ une fonction réelle suffisamment régulière, telle que $ \displaystyle \int_{-\infty}^{+\infty}\ensuremath{\ensuremath{\mathrm{d}}x}\ensuremath{\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}(x)}=1$ et ayant la forme d'un pic de largeur $ \varepsilon$ , de hauteur $ 1/varepsilon$ , centré en $ x=x_0$ [voir la fig. 1]. Si $ \varepsilon\ne0$ , $ \ensuremath{\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}(x)}\in\ensuremath{\mathcal{F}}_x$ (le carré de sa norme est de l'ordre de $ 1/varepsilon$ ); désignons par $ \vert\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}\rangle$ le ket correspondant :

$\displaystyle \xi_{x_0}^{(\varepsilon)}\Longleftrightarrow\ensuremath{\vert\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}\rangle}$ (2.81)

\includegraphics{delta_approx.eps}

Si $ \varepsilon\ne0$ , $ \ensuremath{\vert\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}\rangle}\in\ensuremath{\ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}}$ . soit $ \langle \xi_{x_0}^{(\varepsilon)}\vert$ le bra associé à ce ket; pour tout $ \ensuremath{\vert\psi\rangle}\in\ensuremath{\ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}}$ , on a :

$\displaystyle \ensuremath{\langle \xi_{x_0}^{(\varepsilon)}\vert \psi\rangle}=\...
...math{\mathrm{d}}x}\ensuremath{\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}(x)}\ensuremath{\psi(x)}$ (2.82)

Faisons maintenant tendre $ \varepsilon$ vers zéro. D'une part :

$\displaystyle \lim_{\varepsilon\to0}\ensuremath{\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}(x)}=\...
...cal{F}}_x\index{Delta (fonction de Dirac)!utilisation en m\'ecanique quantique}$ (2.83)

[le carré de la norme de $ \xi_{x_0}^{(\varepsilon)}(x)$ , qui est de l'ordre de $ 1/varepsilon$ , diverge quand $ \varepsilon\longrightarrow$ ]; donc :

$\displaystyle \lim_{\varepsilon\to0}\ensuremath{\vert\xi_{x_0}^{\varepsilon}\rangle}\not\in\ensuremath{\ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}}$ (2.84)

D'autre part, l'intégrale (2.87) tend, lorsque $ \varepsilon\longrightarrow$ , vers une limite parfaitement définie $ \psi(x_0)$ [puisque, pour $ \varepsilon$ suffisamment petit, on peut remplacer dans (2.87) $ \psi(x)$ par $ \psi(x_0)$ et le sortir de l'intégrale]. Par suite, $ \langle \xi_{x_0}^{(\varepsilon)}\vert$ tend vers un bra que nous noterons $ \langle \xi_{x_0}\vert$  : $ \langle \xi_{x_0}\vert$ est la fonctionnelle linéaire qui fait correspondre, à tout ket $ \vert\psi\rangle$ de $ \ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}$ , la valeur $ \psi(x_0)$ prise au point $ x_0$ par la fonction d'onde associée :

$\displaystyle \lim_{\varepsilon\to0}\ensuremath{\langle \xi_{x_0}^{\varepsilon}\vert}=\ensuremath{\langle \xi_{x_0}\vert}\in\ensuremath{\mathcal{E}}_x^*$ (2.85)

Si$\displaystyle \; \ensuremath{\vert\psi\rangle}\in\ensuremath{\ensuremath{\ensur...
...h{\mathcal{E}}}_{x}}, \ensuremath{\langle \xi_{x_0}\vert \psi\rangle}=\psi(x_0)$ (2.86)

On voit donc que le bra $ \langle \xi_{x_0}\vert$ existe, mais qu'il ne lui correspond pas de ket.

Considérons de même une onde plane tronquée en dehors d'un intervalle de largeur $ L$  :

$\displaystyle v_{p_0}^{(L)}(x)=\frac{1}{\sqrt{2\pi\hbar}}e^{ip_0x/\hbar}\;$si$\displaystyle \;-\ensuremath{\frac{L}{2}}\le x\le +\ensuremath{\frac{L}{2}}$ (2.87)

la fonction $ v_{p_0}^{(L)}(x)$ s'annulant rapidement (tout en restant continue et dérivable) à l'extérieur de cet intervalle. Nous noterons $ \vert v_{p_0}^{(L)}\rangle$ le ket associé à $ v_{p_0}^{(L)}(x)$  :

$\displaystyle v_{p_0}^{(L)}(x)\in\ensuremath{\mathcal{F}}_x\Longleftrightarrow\...
... v_{p_0}^{(L)}\rangle}\in\ensuremath{\ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}}$ (2.88)

Le carré de la norme de $ v_{p_0}^{(L)}$ , qui vaut pratiquement $ L/2\pi\hbar$ , diverge si $ L\longrightarrow\infty$ . Donc :

$\displaystyle \lim_{L\to\infty}\ensuremath{\vert v_{p_0}^{(L)}\rangle}\not\in\ensuremath{\ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}}$ (2.89)

Étudions maintenant le bra $ \langle v_{p_0}^{(L)}\vert$ associé à $ \vert v_{p_0}^{(L)}\rangle$ . Pour tout $ \ensuremath{\vert\psi\rangle}\in\ensuremath{\ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}}$ , on a :

$\displaystyle \ensuremath{\langle v_{p_0}^{(L)}\vert \psi\rangle}=\ensuremath{(...
...L/2}\ensuremath{\ensuremath{\mathrm{d}}x}\;e^{-ip_0x/\hbar}\ensuremath{\psi(x)}$ (2.90)

Quand $ L\longrightarrow\infty$ , $ \langle v_{p_0}^{(L)}\vert \psi\rangle$ a une limite : la valeur $ \ensuremath{\overline{\psi}}(p_0)$ de la transformée de Fourier $ \ensuremath{\overline{\psi}}(p)$ de $ \psi(x)$ pour $ p=p_0$ . Donc $ \langle v_{p_0}^{(L)}\vert$ tend, lorsque $ L\longrightarrow\infty$ , vers un bra parfaitement défini $ \langle v_{p_0}\vert$  :

$\displaystyle \lim_{L\to\infty}\ensuremath{\langle v_{p_0}^{(L)}\vert}=\ensuremath{\langle v_{p_0}\vert}\in\ensuremath{\mathcal{E}}_x^*$ (2.91)

Si$\displaystyle \; \ensuremath{\vert\psi\rangle}\in\ensuremath{\ensuremath{\ensur...
...\ensuremath{\langle v_{p_0}\vert \psi\rangle}=\ensuremath{\overline{\psi}}(p_0)$ (2.92)

Ici encore, aucun ket ne correspond au bra $ \langle v_{p_0}\vert$ .
(ix)
Solution physique aux difficulté précédentes

Cette dissymétrie de la correspondance entre kets et bra est liée, comme le montrent les exemples précédents, à l'existence de «bases continues » pour $ \ensuremath{\mathcal{F}}_x$  : les fonctions constituant ces «bases» n'appartiennent pas à $ \ensuremath{\mathcal{F}}_x$ , et on ne peut donc pas leur associer un ket de $ \ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}$ ; pourtant, leur produit scalaire avec une fonction quelconque de $ \ensuremath{\mathcal{F}}_x$ est défini, ce qui permet de leur associer une fonctionnelle linéaire dans $ \ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}$ , c'est-à-dire un bra appartenant à $ \ensuremath{\mathcal{E}}_x^*$ . La raison pour laquelle on utilise de telles «bases continues» tient à leur commodité pour certains calculs pratiques. La même raison (elle apparaîtra plus clairement dans la suite) amène ici à rétablir la symétrie entre kets et bras en introduisant des «ket généralisés », définis à partir de fonctions qui ne sont pas de carré sommable, mais dont le produit scalaire avec toute fonction de $ \mathcal{F}$ existe : nous travaillerons donc dans la suite avec des «kets» tels que $ \vert\xi_{x_0}\rangle$ ou $ \vert v_{p_0}\rangle$ , associés à $ \xi_{x_0}(x)$ ou $ v_{p_0}(x)$ . Il ne faut pas oublier que ces «kets» généralisés ne peuvent pas, à strictement parler, représenter des états physique; ce sont seulement des intermédiaires de calcul commodes pour certaines opérations que l'on aura à effectuer sur les véritables kets de l'espace $ \ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}$ qui, eux, caractérisent des états quantiques effectivement réalisables.

Cette façon de procéder pose un certain nombre de problème mathématiques que l'on peut éluder en adoptant le point de vue physique suivante : $ \vert\xi_{x_0}\rangle$ (ou $ \vert v_{p_0}\rangle$ ) désigne en fait $ \vert\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}\rangle$ (ou $ \vert v_{p_0}^{(L)}\rangle$ ) où $ \varepsilon$ est une longueur très petite (ou $ L$ une longueur très grande) devant toutes celles qui interviennent dans le problème étudié; dans tous les calculs intermédiaires où apparaissent $ \vert\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}\rangle$ (ou $ \vert v_{p_0}^{(L)}\rangle$ ), on ne passe jamais à la limite $ \varepsilon=0$ (ou $ L\longrightarrow\infty$ ), de sorte qu'on travaille toujours dans $ \ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}_{x}$ . Le résultat physique obtenu à la fin du calcul sera très peu sensible à la valeur de $ \varepsilon$ , pourvu que celle-ci soit suffisamment petit par rapport à toutes les autres longueurs : on pourra alors négliger $ \varepsilon$ , c'est-à-dire poser $ \varepsilon=0$ dans le résultat (la procédure est analogue pour $ L$ ).

On pourrait alors objecter que, contrairement à $ \{\ensuremath{\xi_{x_0}(x)}\}$ et $ \{v_{p_0}(x)\}$ , $ \{\ensuremath{\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}(x)}\}$ et $ \{v_{p_0}^{(L)}(x)\}$ ne sont pas vraiment des bases dans $ \ensuremath{\mathcal{F}}_x$ , dans la mesure où elles ne satisfont pas rigoureusement à la relation de fermeture. En fait, elles y obéissent de façon approchée. En effet, on voit par exemple que l'expression $ \displaystyle \int\ensuremath{\mathrm{d}}x_0\ensuremath{\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}(x)}\xi_{x_0}^{(\varepsilon)}(x')$ est une fonction de $ (x-x')$ qui peut constituer une excellent approximation de $ \delta(x-x')$  : sa représentation graphique est pratiquement un triangle de base $ 2\varepsilon$ , de hauteur $ \displaystyle \frac{1}{\varepsilon}$ , centré en $ x-x'=0$ ; si $ \varepsilon$ est négligeable devant toutes les longueurs du problème, la différence avec $ \delta(x-x')$ sera inappréciable physiquement.

De façon générale, le dual $ \ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}^*$ de l'espace des états $ \ensuremath{\mathcal{E}}$ ne lui pas isomorphe, sauf bien sûr si $ \ensuremath{\mathcal{E}}$ est de dimension finie2.5 : si à tout ket $ \vert\psi\rangle$ de $ \ensuremath{\mathcal{E}}$ correspond un bra $ \langle \psi\vert$ dans $ \ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}^*$ , la réciproque n'est pas vraie. Toutefois, nous conviendrons d'utiliser, en plus des vecteurs appartenant à $ \ensuremath{\mathcal{E}}$ (dont la norme est finie), des kets généralisés de norme infinie mais dont le produit scalaire avec tout ket de $ \ensuremath{\mathcal{E}}$ est fini. Ainsi, à chaque bra $ \langle \varphi\vert$ de $ \ensuremath{\ensuremath{\mathcal{E}}}^*$ correspondra un ket. Mais les kets généralisés ne représentent pas des états physiques du système.

Ha Thuy Long 2007-04-17