Partir étudier à l’étranger : rêves et réalités

Le dimanche 19 septembre 2004.

Les étudiants vietnamiens à l’étranger. Au Vietnam, on parle d’eux. En France, on parle d’eux. Mais qui les connaît vraiment ? Qui sont ces 3200 compatriotes arrivés ces 5 dernières années ?

Nous reproduisons, ici, la plus grande partie d’un article-enquête, paru récemment dans la presse de la communauté vietnamienne en France.

Dossier : Sinh viên du học

[ L'arrivée en France ][ Le phénomène "du hoc" ][ Une volonté du haut ]
[ Le Projet 322 ][ Les difficultés ][ L'ambiance malgré tout ]
Vous pouvez laisser le curseur de votre souris sur les expressions vietnamiennes en marron pour en voir la traduction.

Dans son numéro 9, mars-avril-mai 2004, le journal Bèo se focalise sur le sinh viên. Nous poussons la porte d'une chambre, nous traînons à la fac, nous sortons avec lui. Et on s'attache à lui, on s'attache à eux... Les parcours sont si variés.

Les étudiants se sont créés un monde, un monde qui vit plus fort que partout ailleurs dans la communauté vietnamienne. Jeunes, sans a priori, connectés, la vie leur sourit. Mais c'est aussi une vie avec ses doutes et ses interrogations : de l'anodin « Comment on prend le métro ? » au plus sérieux « Anh ơi, em muốn học kinh tế, em nên đăng ký trường nào ? ». Et la question existentielle : « Que vais-je faire après mes études ? »...

Même s'il se banalise, le voyage suscite toujours beaucoup d'espoirs, espoirs qui cachent souvent une réalité pas évidente, avec nombre de situations suffisament alarmantes pour tirer la sonnette d'alarme.

Aéroport Roissy-CDG, 11h45, vol VN 354 en provenance de Hanoi

Tuấn, 22 ans, passe le contrôle de douane avec son passeport et le tampon séjour d'étude. Il a emporté quelques fringues, des magazines et une photo de ses parents. Dans son sac à dos, le kit de survie : des sachets de mì ăn liền, quelques chuối khô, un disque avec les derniers morceaux de Thanh Thảo ou de Việt Quang. A l'aéroport, des amis l'attendent. RER B, chacun un gros bagage, direction la Cité internationale où Tuấn va squatter quelques jours chez un camarade, le temps d'effectuer les formalités administratives. C'est sa première nuit à Paris. Énorme ! Il a hâte de découvrir la ville et ses alentours.

Dans l'avion, il a rencontré Trang. Elle veut s'inscrire en DEUG. Mais elle ne parle pas bien français, juste 6 mois avant de décoller. Sang Pháp để học tiếng... Elle attend la rentrée pour s'inscrire mais elle ne sait pas où... Sans bourse, elle est partie par ses propres moyens (đi du học tự túc), à la débrouille. Galères de logement, galères de tunes, galères de cours... Le soir, dans son 10m2, elle s'ennuie un peu. Mais elle reste souriante. La première fois qu'elle a vu la piaule, elle a pleuré. La fenêtre de sa chambre donne sur une cité grise, sans arbres ni fleurs. Mais elle s'est habituée. Son téléphone portable lui permet d'envoyer des SMS à ses copines.

Comme 500 autres au mois de juillet, Tuấn et Trang ont fait le grand saut. Ils participent de ce mouvement général vers l'étranger, en quête d'une formation qui leur ouvrira un avenir « radieux ».

Phénomène « du học »

Depuis l'ouverture du Vietnam, l'éducation - après les échanges économiques, techniques, politiques et culturels - n'échappe pas aux règles de l'intégration mondiale. Au contraire, elle en est même devenu un vecteur privilégié. Même si les ponts se sont multipliés et élargis, chaque adolescent qui part étudier dans une nouvelle contrée a encore conscience de ce que cette traversée a d'unique et de précieux.

Pour les élus qui arrivent à s'engouffrer dans le trou, c'est une chance. Une chance qui repose souvent sur un investissement familial important ou une volonté personnelle alliée à un effort financier, surtout lorsqu'on vient d'un milieu modeste. Pour les parents, le calcul est simple :

Parfois, les raisons sont moins avouables : la progéniture est un pied à terre vers l'étranger, qui permet de circuler plus facilement savoir, marchandises comme devises...

Au Vietnam, la priorité est donc : vite avoir les infos sur la destination visée, comprendre comment s'adapter à la vie quotidienne. Chacun a bien compris le besoin. C'est donc devenu une affaire lucrative. Les sites web, thanhnien.com.vn, Tuổi Trẻ, vnExpress... Tous ont leur rubrique « Nhịp cầu du học », en demande perpétuelle d'expériences « réelles » qui viendraient nourrir la soif de tuyaux en tous genres d'un public atteint par la mode des études à l'étranger.

Les publicités s'étalent sur les quotidiens, vantant les mérites de tel institut de management, telle école de business, telle boîte d'informatique ou de « conseil » en langues... Objectif : obtenir son visa vers l'étranger (USA, Japon ou Australie), synonyme de MBA, bref de réussite. Moyennant finances. Et le secteur fonctionne bien, il génére des bénéfices non négligeables aux sociétés bien avisées : 5 000€ de frais de dossier pour trouver le cursus, effectuer les démarches pour le candidat. Parfois, les « conseillers » sont peu scrupuleux : la prise en charge « clef en main » se limite à inscrire le candidat sur une mailing list d'étudiants déjà sur place... L'élu devient alors victime.

Une volonté venue « du haut »

Pour la France, les filières francophones, relativement stables, continuent de constituer le coeur de ceux qui arrivent, après un passage par l'ex-Alliance française ou l'IDECAF de HCMV. Autres canaux traditionnels, des partenariats entre écoles (l'INSA de Lyon par exemple), le CFVG avec la Chambre de commerce de Paris (CCIP), l'université d'Aix-Marseille II avec trường Đại học Thương mại de Hanoi, et en secondaire les relations entre lycées comme Lafontaine et Hanoi-Amsterdam, et plus récemment Marie Curie (Sceaux) avec Chu Van An (voir ici sur le site des classes bilingues du Vietnam).

Mais les chemins se décentralisent et se diversifient à la vitesse grand V (gestion, sciences naturelles, administration... police même !), sans toujours une maîtrise très claire. Aujourd'hui une centaine de partenariats sont en oeuvre entre France et Vietnam.

A quand remonte le phénomène ? Un petit retour historique peut nous amener à Phan Bội Châu (1887-1940). Lettré confucianiste et patriote, il fonda avec le prince Cường Để (1882-1951) la « Ligue rénovatrice du Vietnam » (Hội Duy tân Việt Nam) dont les sources d'inspiration étaient « à l'Est ». Ainsi, au tout début du XXe siècle, nombre de jeunes et intellectuels vietnamiens partirent au Japon afin d'affrofondir leurs connaissances en politique et en art militaire. Avant et après 1945, le mouvement d'immigration vers la France a toujours existé, qu'il soit ouvrier ou étudiant.

Depuis les années 50, le phénomène s'est fortement structuré : jusqu'en 1990, le gouvernement vietnamien envoyait tous les ans quelques miliers de fonctionnaires se former dans l'ex-URSS et les pays de l'Est. En pleine guerre, la France des années 60-70 a vu arriver plusieurs vagues d'étudiants, passés par la case Saigon. Pendant le « Renouveau » de 1986 à 1990, 9 246 étudiants et chercheurs ont bénéficié de bourses internationales pour partir à l'étranger.

A partir de 1990, effets du Đổi Mới obligent, d'autres opportunités de bourses gouvernementales ou co-financées se sont présentées aux jeunes du Vietnam. En 2001, les étudiants vietnamiens étaient présents dans plus de 30 pays. D'après le Ministère vietnamien de l'Education et de la Formation, 12 562 Vietnamiens ont fait le voyage sur la période 1995-2001 : plus de 80% s'inscrivaient en 1er cycle, 11% en 2e et 3e cycles, les 5,7% restant étant en stage de fin d'études. La plupart des boursiers étaient en 3e cycle, voire même des chercheurs confirmés.

Une nouveauté : le projet 322

Le « boom » que l'on connait actuellement est survenu en 2001. Aujourd'hui, plus de 90% des étudiants du học tự túc partent le bac en poche, certains même dès le secondaire. Et ce chiffre est en constante croissance depuis 2000. L'Australie et la France sont parmi les pays qui octroient le plus de bourses. Actuellement, on dénombre environ 10 000 étudiants vietnamiens au pays des kangourous. Au pays du fromage, d'après les estimations de l'Agence universitaire de la Francophonie (AUF), ils seront 4 800 après la rentrée 2004.

En 2000, le Vietnam a mis en place le programme 322 (du học bằng ngân sách Nhà Nước) : le gouvernement finance les frais d'inscription, la sécurité sociale, les billets d'avion et les dépenses mensuelles en fonction du coût de vie du pays d'accueil : par exemple 630$/mois pour les Etats-Unis, le Canada et le Royaume-Uni, 500$/mois pour l'Australie, 250$/mois pour la Thaïlande. Conditions : être fontionnaire de l'Etat (niveau central ou local) et réussir le concours administratif.

Depuis sa création, ce programme a financé 131 étudiants en 1er cycle et 478 personnes au-delà, pour près de 7 millions de dollars. Environ 1 élu sur 6 a fini sa formation et travaille actuellement dans un organisme gouvernemental. Les autres poursuivent encore leur apprentissage dans l'un des 16 pays dont l'Australie, l'Allemagne, les Etats-Unis, la France, la Thaïlande, etc. Le Ministère compte augmenter de 25% chaque année le nombre de bourses de ce type. En 2003, il en a attribué 550.

Situations difficiles

Ainsi, l'étudiant arrive en France. Quel est son parcours ensuite ? Il est variable tant les situations sont hétérogènes, ce que souligne Elie Cohen, dans son rapport aux ministres de l'éducation nationale et des affaires étrangères « Plan d'action pour améliorer l'accueil des étudiants étrangers en France - Diagnostic et propositions ».

Dans sa majorité, la déception passée (pour beaucoup, la France est le pays idéal, comme le titrait un récent article du web « Pháp, nước du học lý tưởng »), les choses finissent toujours par entrer dans l'ordre. Ca tombe bien, car le ministre de l'éducation, Luc Ferry, vient de promettre un nouveau programme pour les résidences universitaires, avec la construction de 50 000 nouvelles chambres et la réahibilitation de 70 000 autres sur 10 ans. Cette annonce, devrait permettre, entre autres, « d'assurer un accueil des étudiants étrangers digne de notre pays », au plaisir des syndicats comme l'UNEF ou SUD Etudiants.

Mais le tableau est souvent plus gris que dans nos imaginaires : les jeunes Vietnamiens, lâchés dans la métropole, se dépatouillent avec plus ou moins de bonheur. Avec des cas dramatiquement disparates. Pour les débrouillards, habitués à aborder les embûches avec relaxitude et méthode, du học est l'occasion unique de sortir du carcan familial et de goûter à l'indépendance, avec cette anecdote drôle pour les garcons : l'apprentissage de la cuisine (tự nấu ăn), de la vaisselle et des tâches ménagères, hautement féminines (sauf la Journée de la Femme - Ngày quốc tế phụ nữ). Le séjour s'apparente à l'idéal rêvé : traîner au café, user les bancs de la fac, s'activer dans la vie associative, dans l'amour aussi... Loin du pays, l'amour à distance revêt une signification particulière. Car tôt ou tard, la question se posera, alors autant choisir soi-même sa moitié, « avec deux fois plus de chances que ça marche s'il partage un même niveau d'étude » (?), et qu'il ait aussi l'expérience de l'étranger. Ça tisse des complicités, « dễ hiểu nhau hơn ».

Dans le cas contraire, fragile, l'étudiant est exposé aux dangers de la rue, la même pente glissante que les jeunes Français. Les « histoires » circulent sur ces cas marginaux qui se répandent. Comme celle de Hiền, venu à 19 ans, inscrit en BTS de Génie mécanique par hasard, une matière qu'il n'a pas choisie, mais bon c'était pour partir. Le dimanche, il joue aux cartes « entre potes » des petites mises. La suite...

Dans le cas de Liên, c'est plus dur. 19 ans à peine, jolie fille issue d'une bonne famille de TPHCM, un jour, on ne sait comment (elle ne sait pas non plus), elle se retrouve à se prostituer. Un ami qui a garanti auprès de ses parents qu'il la protégerait roulait sur le boulevard Ney, Paris 18e. Quand il l'a vue il a halluciné. Il est entré dans une rage sourde, l'a attrapée par les cheveux, tiré jusqu'à la voiture, l'a ramenée chez eux et l'a collée dans un foyer catholique stricte. Après, la colère, il a pleuré avec elle. Elle ne voulait pas qu'il le dise à ses parents : « Ils vont me tuer. »

Quant aux trafics, tant que ça reste dans les limites de l'amateurisme (sous-location de chambre, « petits » services rétribués, magouilles), ça va... Mais attention à ne pas finir au poste (cf. reconduites à la frontière). Pourquoi les Vietnamiens échaperaient aux règles sécuritaires imposée par Sarkozy ? Eux aussi ont « le droit » d'être victimes des injustices sociales comme du racisme. Timides, moins informés, moins prévenus, les étudiants peuvent devenir des proies faciles. Combien travaillent au McDo, font la plonge dans un restaurant de soupes, ou font des tâches dans un foyer pour subvenir à leurs besoins, financer leurs études. Et finalement les abandonner?

Ambiance

Heureusement, ce n'est pas le quotidien de la majorité. Naturellement, les étudiants se regroupent, s'entraident. Par affinité, par école (X, Construction, IFI... ) ou par région d'origine (Cần Thơ par exemple), par hasard, par style de vie, plus rarement par opinions politiques (ils en ont peu). Sous des noms allant de Những người bạn (Les amis), à Chuối (Bananes), en passant par Đầu gấu (Têtes raides) et Thiên Nga, ils ont leurs sites web, leurs forums, ils ont plein de nickname, souvent drôles - comme Cột dọc, Mai Cua, Ti toe, embe - et plusieurs boîtes aux lettres életroniques pour rester connectés entre eux.

Le week-end, en général, il y en a toujours un qui a la bonne idée de proposer de « faire une bouffe » ou de « nấu một nồi phở ». Malgré l'espace exiguë et la petitesse de la gazinière, y a toujours le plaisir d'aller faire les courses, de cuisiner ensemble, et de s'incruster dans cette nouvelle famille. On s'assied en tailleurs, par terre, en cercle, comme les étudiants des ký túc xá du Vietnam et de tous les pays du monde. Là, le soir, dans les Cités U, les amitiés se nouent autour d'une Saigon bia ou d'une 33 Export (voire des hard drinks « du terroir »), d'une seiche grillée. Les « nouveautés » du pays mettent de l'animation et alimentent les discussions. D'ailleurs Tuấn vient de ramener un VCD et chacun interprétera une chanson.

Les passerelles marchent à plein. Contrairement aux années 30 à 70, où le départ était vécu comme une vraie séparation, de nos jours les sinh viên restent facilement en contact avec leurs proches. Trang envoie régulièrement des messages « à la maison » pour rassurer, même si elle ne raconte ses histoires perso qu'à Liên, sa petite sœur, en classe de Seconde. Elle va leur rendre visite 1 fois tous les 2 étés. Les familles qui peuvent se le permettre en profitent pour faire un tour en Europe, dans un marathon Venise-Madrid-Londres-Bruxelles-Amsterdam... Avec Paris au centre.

Sans aucun doute, l'arrivée massive d'étudiants vietnamiens est en train de redessiner radicalement le paysage de la communauté. Car elle remet en cause la donne, elle redéfinit les rôles. En faisant office de miroir, loin d'aggraver les fossés, contribue à briser les divisions traditionnelles, à dépasser les clichés. « On s'attend donc à ce que chacun se côtoie, s'apprécie et se construise » souligne AT qui, petit à petit, a réussi à faire tomber les barrières (« En fait elles n'existent pas, elles sont le fruits de notre imagination. »). Il faut souligner que AT a fait le crossover : l'amour s'en est mêlé.

Un peu partout dans le monde, là où vivent des sinh viên du học, c'est une petite scène de l'avenir du Vietnam qui se joue. On retrouve nos amis :

Article réalisé par Hành, PH, CC, du journal Bèo.

Article reproduit avec l’autorisation du journal Bèo de l’Union des Jeunes vietnamiens de France ([http://www.ujvf.org/])

Répondre à cet article

Forum de l'article